TRIBUNE — Le futur sous perfusion de perfection
- Wendie De Kandiss

- 5 août
- 2 min de lecture
Voulons-nous une vie sans vagues, ou une vie qui a du sens ?
Jadis, diraient les poètes. Autrefois, diraient les anciens. L'apprentissage avait davantage de valeur que le résultat.
On apprenait un métier avec patience. On corrigeait et apprenait de ses erreurs. On perfectionnait son geste pour espérer faire mieux.
On vivait davantage dehors : dans les jardins, dans les rues, dans les marchés, au contact de la lumière...
Aujourd’hui, quelque chose semble s’être inversé.
Nos sociétés semblent désormais poursuivre une perfection devenue obligatoire. Tout doit être impeccable : notre temps, notre sommeil, nos compétences, nos émotions, nos relations, nos loisirs… et même notre sexualité devrait désormais être épanouie, performante et parfaitement calibrée.
On nous vend des vies fluides, rapides, efficaces, habillées et vernies d'un bonheur de façade.
Mais derrière ce confort se cache parfois une autre réalité :
celle d’un monde où l’imprévu devient angoissant.
Contraints d’être toujours plus performants, plus visibles, plus rentables,
nous ne sommes plus seulement surveillés :
nous participons nous-mêmes à notre propre optimisation.
À force de vouloir tout mesurer, nous oublions parfois de vivre.
Nous passons des heures devant des écrans,
des jours à chercher à satisfaire autrui,
des mois à tenter de décrocher une minuscule augmentation.
Et tout cela pour monter une pyramide invisible,
avec l’espoir absurde qu’un étage de plus finira par nous rendre heureux.
Nos clics, nos habitudes et parfois même nos hésitations deviennent des données exploitables. Chaque préférence alimente des modèles statistiques capables d'influencer nos comportements.
Le philosophe Jean Baudrillard parlait déjà d’un monde où la représentation finit par remplacer le réel. Nous risquons parfois de devenir les avatars de notre propre existence.
Beaucoup semblent habiter davantage leurs profils numériques que leur propre présence au monde. Cela apporte évidemment des avantages considérables :
rapidité, accès au savoir, confort, communication instantanée.
Le paradoxe n’est pas la technologie elle-même. Ni même de se fondre dans le moule.
L’ambiguïté apparaît lorsque l’humain commence à se modeler sur la logique des algorithmes : rigide, rationnelle, soi-disant parfaite.
Or l’existence humaine s’est toujours construite dans
l’incertitude, l’erreur et le tâtonnement.
Le philosophe Albert Camus rappelait
que vivre pleinement implique d’accepter l’absurde, l’imperfection et le risque.
Aucune découverte, aucune œuvre, aucune révolution intérieure n’est née d’une existence entièrement sécurisée.
On apprend en échouant.
On grandit en hésitant.
On avance aussi grâce aux chemins dans lesquels on se perd.
Friedrich Nietzsche voyait dans l’épreuve et le déséquilibre
une condition nécessaire à la création de soi.
Une vie totalement optimisée pourrait finir
par devenir une vie sans aspérités, donc sans profondeur.
Je ne crois pas qu’il soit humainement possible,
ni souhaitable, d’être constamment parfait.
Peut-être que notre imperfection reste précisément
ce qui nous protège encore de devenir entièrement programmables.
Alors remettons un peu de terre dans les pelouses synthétiques.
Retrouvons le droit de nous tromper, d’improviser, d’être maladroits.
À présent, souriez quand vous trouvez une erreur.
C'est peut-être cela, le bonheur : continuer d'essayer malgré les échecs.
Car l’erreur n’est pas un crime : c’est un trésor.
Wendie de Kandiss : Habitante du doute.
Littérature expérimentale et art conceptuel.
Crédit photo : Edward Olive - Canva Licence Pro





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